Newsletter






All Newsletter

Rentrée des langues à Babel City

By Roland Rossier, TdG 14-09-2019



Le soir tombe, place des Augustins. Mais des grappes d’étudiants en langues se forment devant les ascenseurs de l’Ifage, la Fondation pour la formation des adultes à Genève. Au sixième étage, Christophe Gicquel donne un cours intensif de français. Yoel, venu de New York, y retrouve la Ghanéenne Ellen, originaire d’Accra, Aytan accourue de Bakou ou encore Marcos, provenant de la lointaine Porto Alegre.

La rentrée universitaire est aussi celle des langues, enseignées au sein de la Faculté de traduction et d’interprétation ou des nombreuses écoles privées spécialisées dans l’apprentissage des idiomes.

C’est bientôt le dernier moment pour s’inscrire et apprendre une nouvelle langue. Oui, mais laquelle? Se parfaire en anglais? Suer en allemand ou, pire, en schwyzerdütsch pour briller à Berne ou à Zurich? Se risquer au chinois, en étant persuadé que son économie écrasera tout? Essayer l’arabe?

Désormais, le français a supplanté l’anglais, notamment en raison des aides à la formation consenties par le Canton. C’est le cas à l’Ifage. Mais aussi à l’École-Club Migros (ECM), où les cours de français intensifs et semi-intensifs cartonnent.

                                                                   https://files.newsnetz.ch/upload/2/5/256233.png

Le grec se hisse dans le palmarès

Selon Éliane Brigger, porte-parole de cette institution, où enseignent 400 formateurs, «les tendances qui se dessinent participent elles aussi à reconstituer les mosaïques linguistiques et l’évolution de l’emploi du canton. Dans le top du classement des cours de langues dispensés à l’Ifage, des cours d’anglais à forte composante internationale jusqu’au début des années 2000, on est rapidement passé en cinq ans au français, correspondant aux périodes de chômage accrues avec des taux dépassant les 5% à Genève et l’importance de se former au français pour augmenter son employabilité.» Pour Éliane Brigger, l’apprentissage du français aide aussi les élèves à s’intégrer très rapidement dans la cité.

À l’ECM, Daniela Rossi Hammer signale une nouveauté concernant le français. Niveau débutant, précise-t-elle. Il s’agit d’un cours spécialement conçu pour les clients faiblement scolarisés ou ayant fait une scolarité dans un autre alphabet. Ce cours se base sur une pédagogie différente, selon le principe appelé «Fide». Il s’agit d’un système d’apprentissage, poursuit-elle, dont le but est de promouvoir le français et l’intégration. Parmi les autres langues, le japonais a le vent en poupe. L’italien est délaissé. «Cette langue accuse une légère baisse des inscriptions», résume Daniela Rossi Hammer, responsable à l’ECM.

Et le grec se hisse dans le hit-parade. «Le japonais, qui, à l’origine, a intégré l’offre de cours pour des raisons commerciales, est devenu aujourd’hui un phénomène de mode d’un idéal de vie asiatique, les prix favorables des compagnies aériennes du moment y aidant bien», détaille Éliane Brigger.

L’ECM mise également sur le japonais. Et les aficionados n’hésitent même pas à sacrifier le samedi matin pour s’initier à la langue du pays des mangas, même la journée entière. Daniela Rossi Hammer: «Nous constatons que ce jour, plutôt réservé par le passé à des cours du secteur créativité, est très demandé pour des cours de langues.»

En revanche, le chinois, curieusement, perd un peu de son importance. L’Empire du Soleil levant dame, dans ce domaine, le pion à l’Empire du Milieu. Autre tendance relevée par nos interlocuteurs: la montée en puissance du portugais du Brésil, reflétant les lentes mais régulières mutations de la population étrangère. À l’Ifage, cette langue est proposée depuis une vingtaine d’années.

Mais ceux qui entendent mieux communiquer avec la population étrangère la plus importante du canton ne sont pas oubliés: le portugais de Lusitanie s’étudie depuis 2018.

Nouvelles technologies

La technologie s’invite aussi dans l’apprentissage des idiomes. Chez Migros, on prépare des cours d’anglais avec l’utilisation de lunettes VR (réalité virtuelle), comme au cinéma. L’Ifage lance de son côté une nouvelle plateforme de formation digitale. «Et les solutions techniques destinées aux dispositifs de formation sont nombreuses, détaille Éliane Brigger. Notamment dans le domaine du blended learning, qui combine le présentiel en classe, l’e-learning, des classes inversées, des webinars et des mises en réseau collaboratives». La Babel du futur sera définitivement connectée, conclut la Genevoise.

Enfin, à un niveau plus académique, des postes sensibles sont occupés par tout un peuple de l’ombre, celui des interprètes et traducteurs (lire ci-contre), sur les épaules desquels pèsent de lourdes responsabilités. Un mot traduit de travers et c’est le risque d’une crise diplomatique!


Interprète, profession aussi obscure que délicate

https://files.newsnetz.ch/upload/2/5/256237.jpg

Interprètes simultanés au procès de Nuremberg. DR

À part les espions, la Genève internationale regroupe d’autres professionnels de l’ombre. Les interprètes. Emprisonnés dans leurs cabines, ils sont soumis à une forte pression, en particulier dans la sphère onusienne. Le langage diplomatique ne souffre souvent aucune entorse, et le moindre mot mal traduit peut déboucher sur des incidents politiques de grande ampleur. Surtout lorsque les débats concernent des conflits. Ces moments sont alors cruciaux, à l’exemple des séances de la Cour pénale internationale, dont le siège est basé à La Haye ou, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, du procès de Nuremberg chargé de châtier les principaux nazis.

Dès la fin du mois de septembre, sous l’égide de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC) et de la Faculté de traduction et d’interprétation (FTI), une série de manifestations va mettre en lumière le délicat travail de l’interprète dans le cadre de cet événement (lire ci-contre). Des témoignages de descendants des interprètes qui se sont succédé au procès permettront de détailler les facettes de cette profession. Genève fête cette année le centenaire de la création de la Société des Nations (SdN), ancêtre de l’ONU et principale institution à l’origine de l’identité internationale du canton.

Le chef du Département fédéral des affaires étrangères, le Tessinois Ignazio Cassis, sera là lundi pour participer à ces festivités. Et c’est la SdN qui a drainé vers Genève interprètes et traducteurs.

Rawdha Cammoun-Claveria représente en Suisse l’AIIC. Son métier, résume-t-elle, s’exerce dans le cadre des conférences gouvernementales mais aussi dans celui des manifestations du secteur privé et, enfin, dans les séances de tribunal lorsqu’un étranger est appelé à fournir des précisions à une autorité. Tact et contact: les récits – parfois les drames – humains peuvent être difficiles à restituer. «Échouées à Genève, des personnes ne s’expriment parfois que dans leur langue maternelle, un dialecte swahili ou un idiome d’une région reculée d’Europe de l’Est.»

Cette interprète exerce depuis vingt ans. Elle résume: «En cabine, le stress est palpable. Les orateurs n’ont parfois qu’une seule minute pour s’exprimer. Ils parlent donc très rapidement.» Leurs mots crépitent, comme expulsés par une mitraillette.

Selon Rawdha Cammoun-Claveria, les mesures d’économie ont réduit les temps de parole dans certaines institutions onusiennes. «Mais, poursuit la déléguée de l’AIIC, le contenu des interventions n’a pas diminué. Il est devenu plus dense, plus technique. Et les discours sont aussi davantage transversaux, évoquant des thématiques diverses.» Un peu de droit, un zeste de développement durable, un chouïa d’économie, un soupçon de géopolitique, une rasade de culture… Le langage est porté par un cocktail de mots techniques à dimension politique.

«Nous devons avoir les nerfs solides. Et aussi une grande faculté d’adaptation car nous sommes parfois appelés au dernier moment», lâche encore Rawdha Cammoun-Claveria.

Les professionnels traduisant l’allemand sont sans doute ceux qui sont soumis à la plus forte pression. Comme, dans la langue de Goethe, le verbe est souvent à la fin des phrases, l’interprète germanophone est donc obligé d’écouter avec attention cet ultime mot avant de rapidement débiter sa traduction tout en écoutant un orateur qui, de son côté, poursuit sa prose.

Tout sauf évident.

 

Roland Rossier, TdG.